Vous vous rappelez d’Animal Crossing? Que cela soit sur DS® ou la Wii®, nous pouvions réaliser des collections fabuleuses. J’étais la reine des pommes et des poires! Les objectifs étaient simples: plus tu récoltais, plus tu obtenais de trophées. Ensuite, tu pouvais acheter des objets pour améliorer ton équipement. Rien n’a changé aujourd’hui. Dans Tomb Raider®, Lara Croft casse des pots de terre et récolte des pierres précieuses. Dans Assassin’s Creed®, Connor Kennway s’évertue à attraper des parchemins qui volent ou pille des nids pour collectionner des trésors. Ludique, motivant.
Les objectifs sont connus dès le départ, et c’est bien là que se joue la subtilité du système de la badgeothèque, créée sur Credly® et sur Canva® au fur et à mesure, en lien avec une plateforme Evernote® qui regroupent des ressources pour lea apprenants, les livrets de compétences des élèves, les projets de la classe, les tâches numériques à domicile… bref un véritable cartable numérique, portfolio et espace numérique de travail. Les badges sont les marqueurs d’un parcours individualisé et personnalisé d’une réalisation (achievement) de tâches (tasks)  critériées, objectives, connues et choisies par les élèves à partir d’une compétence donnée. Ils ne sont en aucune façon lié à l’individu mais liés à ses tâches d’apprentissage. Ils sont le reflet d’un sujet qui tend vers une autonomisation de ses apprentissages guidé et accompagné par l’enseignant au sein d’un système pluriel et singulier, ses pairs.

Les badges ne sont donc ni des récompenses, ni des bons points obtenus au nom du sacro saint mérite, polluant toxique de notre système malheureusement encore d’actualité. Ils ne peuvent être le pourcentage de réussite et donc d’erreurs d’une évaluation sans avoir tenu compte des corrections et des progrès dans l’après coup. Ils ne peuvent être réclamés tels des bonbons sous la gouvernance toute puissante de l’enseignant.

La pédagogie institutionnelle telle que Fernand Oury la définit est marquée du sceau des 3 axes du trépied: Matérialisme, Groupe et Inconscient.

Cette pédagogie est tout d’abord institutionnelle, à savoir dynamique et non établie, dans le sens où l’institution est  une « institution de systèmes de médiation dans lesquels les personnes ne sont plus simplement face à face, mais parlant de quelque chose qui existe et œuvrant sur quelque chose qui existe en dehors d’eux et dont ils sont responsables. »

L’axe Matérialisme est tangible grâce à des outils issus des pratiques Freinet, dont les ceintures amenées par Oury qui vont affiner et complexifier le dispositif déjà très élaboré (matériel autocorrectif, imprimerie, journal etc…)

Il s’agit pour Oury de prendre en compte l’hétérogénéité de la classe et de fournir à chaque élève la possibilité d’un repérage efficace de ses compétences et des progressions possibles.

 

Mais ce codage permet aussi un dialogue avec d’autres institutions de la classe tel que le conseil. Entre en jeu le 2ème axe du trépied: le Groupe. « Si tel élève exerce tel rôle à tel moment, ce n’est pas dû au seul bon vouloir du maître mais à la relation entre des compétences en partie au moins objectivables et un pouvoir ou une place disponibles. » (extrait de notes en séance de PI)

L’axe Groupe est en lien avec les réflexions psychanalytiques de Bion dont Oury va s’emparer. Plus récemment, les travaux d’Anzieu sur la dynamique des groupes au travail constitueront un apport indéniable au niveau de la dimension groupale de la classe institutionnelle. Les badges sont une institution qui permet d’intervenir sur l’évolution des prises de responsabilités au sein des groupes et des individus et qui clarifie les attentes et les contraintes auxquels chacun est soumis.

Le 3ème axe du trépied concerne l’Inconscient.  » Reconnu ou nié, l’inconscient est dans la classe et parle. Mieux vaut l’entendre que le subir  » (Aïda Vasquez, Fernand Oury). Il s’agit d’entendre les transferts et contre transferts qui se jouent au sein de la classe. Je vous renvoie à Imbert et à son ouvrage culte.

Un badge est ainsi la représentation symbolique d’un niveau de maîtrise correspondant à un ensemble de compétences identifiées. Vous y adjoignez soit une couleur comme pour les ceintures, soit une quantité différente d’étoiles, de chevrons ou encore un stade. Chacun y va de sa créativité.

Mais il est clair que les intentions éducatives de l’emploi de badges ou de ceintures sont extrêmement variées. Sylvain Connac précise qu’ « il s’agit tout d’abord de permettre à l’enseignant de tenir compte des connaissances initiales mobilisées par les élèves tout en faisant de l’hétérogénéité du groupe un facteur d’apprentissage plus qu’un frein aux évolutions. En d’autres termes, les ceintures tendent à ce que chaque enfant, dans un groupe, puisse être pris en considération quels que soient ses connaissances, ses compétences et son profil d’apprentissage. »

Il s’agit ensuite de permettre aux enfants d’entrer dans des activités qui correspondent à ce qu’ils sont en mesure d’entreprendre (autrement dit la ZPD chère à Vygotsky). Lorsqu’un enfant s’entraîne pour l’obtention d’un badge, il tente la maîtrise de compétences ni trop simples, ni trop complexes au regard du son niveau actuel.

Enfin, l’obtention des badges ne peut se faire seul sous le regard de l’enseignant en cas de difficultés. C’est bien au sein du groupe que des stratégies vont se développer. Une entraide, un partenariat pour le bien commun de chacun et de tous. Nous sommes dans des apprentissages coopératifs. Un élève qui travaille une compétence jaune ira chercher de l’aide chez un élève élaborant son parcours de compétences bleues par exemple. Un même élève développera des compétences correspondant à des badges de différentes couleurs dans des domaines aussi divers que multiples. Son parcours est un patrimoine génétique unique tel son ADN. Il lui est propre et personne ne peut lui retirer. Cela signifie qu’un badge ne peut être enlevé à un élève.

Pour conclure, la compétition et la course aux badges sont l’antithèse de la pédagogie institutionnelle coopérative.

Il existe de nombreux groupes en France permettant de se former aux pédagogies coopératives. Toute personne souhaitant la mise en oeuvre de tels dispositifs se doit de travailler en équipe pour élaborer, penser une pédagogie institutionnelle, c’est un invariant, et ce suite aux retours d’expériences vécus, lus ou entendus.

Bibliographie:

Anzieu Didier, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod, 3ème éd., 1999

Imbert Francis, L’inconscient dans la classe, Paris, ESF, 1996.

Oury Fernand, Vasquez Aïda (1967). Vers une pédagogie institutionnelle,
Paris, Maspéro.
Oury Fernand, Vasquez Aïda (1971). De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, Paris, Maspéro..
Pain Jacques, Oury Fernand, (1972). Chronique de l’école-caserne, Paris, Maspéro.
Pochet Catherine, Oury Fernand, (1979). Qui c’est l’Conseil ?, Paris,
Maspéro.
Pochet Catherine, Oury Fernand, Oury Jean (1986), L’année dernière,
j’étais mort (Miloud), Vigneux, Editions Matrice.